Marie-Ange Brayer, le futur imprimé!

Marie- Ange Brayer, chef du service Design et Prospective industrielle du Centre Pompidou et commissaire de l’exposition « Imprimer le monde », exposition collective autour des technologies numériques, et particulièrement de l’impression 3D au Centre Pompidou à Paris.  Des impressions qui font des pizzas, des ponts en métal, vos mèches de cheveux, vos assiettes et vos couverts. Exploration et interview.

Quel est l’enjeu de cette exposition?
Marie Ange Brayer: « Le Centre Pompidou présente une nouvelle manifestation, intitulée « Mutations/Créations », résolument tournée vers la prospective et l’interaction des technologies numériques avec la création ; un territoire partagé entre art, innovation et science. Dans ce contexte, « Imprimer le monde », en collaboration avec l’Ircam qui présente des installations sur la simulation de l’espace sonore, est une exposition résolument transdisciplinaire qui réunit une quarantaine d’artistes, designers et architectes qui se sont emparés de l’impression 3D comme outil d’expérimentation. L’impression 3D est ici abordée à travers le prisme de la création la plus actuelle.

Achraf Touloub

Mathias Bergsson

L’histoire de l’impression 3D est documentée à travers une time line, qui raconte l’histoire des hackers et makers qui ont impulsé une économie collaborative qui croise l’histoire de l’impression 3D. Les recherches les plus innovantes sont également présentées, qui ouvrent sur l’impression 4D, l’impression de matériaux programmables.

L’enjeu de cette exposition consiste à s’interroger sur le processus de création qui recourt aux outils de conception et de fabrication numérique. Il ne s’agit plus de dessiner une forme mais de calculer des objets non standards, de faire appel à des matériaux nouveaux pour créer des objets qui peuvent être transformés à chaque instant au sein du processus de création. Aujourd’hui, designers et architectes partagent un même substrat numérique, recourent aux mêmes logiciels de simulation. Un même domaine numérique est partagé par les créateurs et les scientifiques. Quelles sont à ce titre les convergences entre ces créateurs issus de champs différents et leur interaction avec le monde de l’industrie et celui de la recherche ? Une nouvelle forme de complexité s’ouvre à eux, en termes de formes, de matières, de techniques. »

Olivier Van Herpt

Quelle est la place des objets imprimés aujourd’hui dans notre société? On parle de disruption ou de rupture technologique, comment voyez-vous cela?
Marie Ange Brayer: « L’exposition interroge un nouvel artefact numérique, à savoir l’objet « imprimé » en 3D. Entre conception numérique et matérialisation physique, quel est le « mode d’existence » de ces nouveaux objets « imprimés » ? L’impression 3D s’installera peut-être un jour dans notre quotidien, comme les matériaux plastiques l’ont fait à une époque. Cependant elle est déjà plus présente qu’on ne le pense. Dans l’industrie, le mouvement est majeur, notamment dans l’aéronautique : qui sait qu’un avion est constitué de milliers de pièces de petite taille imprimées en 3D ? Le champ des biotechnologies est actuellement le plus avancé qui ouvre sur des technologies de recréation synthétique du vivant.

Est-ce que l’on peut dire que les technologies numériques comme l’impression 3D pourront remplacer l’artisanat? Quelle est pour vous l ‘évolution de ses techniques à moyen et long terme?
Marie Ange Brayer: « On assiste aujourd’hui à une hybridation entre artisanat et technologies numériques. Le designer Olivier Van Herpt, issu de la Design Academy d’Eindhoven aux Pays-Bas, imprime des vases d’argile de grande taille avec lesquels on peut avoir le même rapport qu’avec un objet artisanal, alors qu’ils sont issus d’une conception et d’une fabrication purement numériques. Les designers François Brument et Sonia Laugier présentent dans l’exposition « Digital Crafts », un dispositif reconstituant leur atelier, retraçant les étapes de conception et de fabrication de leurs pièces où l’on se rend compte que la fabrication numérique reste associée aux techniques artisanales. Matthias Bengtsson a réalisé la première table en fabrication additive de titane, Growth Titanium Table, présentée dans l’exposition, qui a été l’objet de longues semaines de polissage. Aujourd’hui les imprimantes 3D couleur permettent à des designers comme Laureline Galliot de travailler de nouvelles formes avec la couleur comme outil plastique. Les impressions 3D multimatériaux permettent désormais aux designers d’expérimenter une matérialité nouvelle, digitale, issue de ces technologies. »

Pourra-t-on un jour tout imprimer?
Marie Ange Brayer: « Depuis les années 2010, on peut imprimer de la nourriture, du textile, etc. Dans l’exposition, nous présentons des matériaux vivants imprimés en 3D par le Wake Forest Institute (Caroline du Nord, Etats-Unis). Nous montrons aussi les travaux d’un groupe de recherche du MIT (Boston) sur des matériaux programmables, « intelligents », capables de réagir à l’humidité, à la lumière, à certaines bactéries, qui se déforment, s’adaptent à leur environnement. Parmi leurs dernières avancées, la création d’un cheveu artificiel imprimé en 3D que les visiteurs peuvent toucher, aux côtés d’objets impalpables en aérogel de graphène, matériau plus léger que l’air. L’impression 3D s’étend aujourd’hui aux nanotechnologies et se développe largement dans le champ de l’architecture avec les expérimentations en céramique de Jenny Sabin ou en béton ultraperformant de EZCT et XTreeE, par exemple. »

 

Mathias Bengtsson

Comment avez-vous sélectionné les artistes? Et pourquoi? 
Marie Ange Brayer
: « Les artistes ont été sélectionnés pour la singularité de leur regard et leur approche critique de l’impression 3D. Moreshin Allayari, artiste activiste, qui a fondé avec le critique Daniel Rourke le collectif Additivism à Berlin, s’interroge sur l’impression 3D comme outil de reconstruction, de réparation de l’histoire. Elle a à ce titre imprimé en 3D des répliques à petite échelle de statues assyriennes détruites par Daech, qui comportent chacune une carte mémoire avec toute l’histoire de ces œuvres. L’artiste Achraf Touloub récupère des images sur Internet, une chambre à louer sur le site Air bnb, une image captée sur la chaîne d’Al Jazeraa, puis les dessine à la main, les passant au filtre de son interprétation, avant de les imprimer en volume pour en faire des images spectrales, questionnant par là la circulation des images à l’ère du numérique. De même, Jon Rafman s’exprime aux travers de nombreux supports numériques. New Age Demanded est une série de bustes réalisés en impression 3D. En dupliquant les images sous forme d’objets et les objets sous forme d’images, Rafman dissout les frontières entre le physique et le virtuel. Abstraites et figuratives à la fois, ces œuvres transcendent les catégories, renvoyant à l’histoire de la sculpture et de la peinture tout en évoquant un futur qui se mêle à l’hyper-technologie. »

Gramazio Kohler 

Les objets imprimés peuvent-ils être qualifiés d’œuvres d’art?
Marie Ange Brayer
: « L’objet imprimé en 3D peut avoir tout type de statut : objet du quotidien, objet technologique, œuvre d’art, objet de design, prototype d’architecture… La nature de l’objet est à chaque fois questionnée. »

A l’heure où les objets peuvent être imprimés sur demande, quel est le statut du créateur ?
Marie Ange Brayer: « L’impression 3D a révolutionné la pratique des designers et architectes. Cette technologie numérique se situe au point de convergence entre innovation et création, posant la question du rôle du créateur, impliqué désormais dans de nouveaux protocoles de conception et de production. Comme nous l’avons vu avec Olivier van Herpt ou encore, avec Dirk van der Kooij, le designer doit maîtriser les logiciels de conception sur lesquels il interviendra. Il transforme aussi parfois les machines d’impression. Son intervention a trait à toute la chaîne, du choix des outils de modélisation numérique au mode de fabrication.

Joris Laarman

Une forme de co-création est également apparue. Le designer américain Jesse Howard propose de télécharger à travers un mode d’emploi des objets « transparents » afin que chacun puisse imprimer chez soi des objets électroménagers de consommation courante afin de contrer l’obsolescence programmée. Joris Laarman a développé avec la série de chaises Makers (Bits & Parts) un design participatif. Chaque chaise est comme un puzzle dont les futurs usagers peuvent assembler les pièces à travers un éventail de matériaux et de couleurs différentes qu’ils trouvent sur 3DHubs.com. L’objectif est de démocratiser la production à travers une démarche de co-design ainsi que d’arriver à une nouvelle économie partagée de la création où réside un des enjeux essentiels de l’impression 3D. »

Imprimer le monde, exposition dans le cadre de la nouvelle manifestation annuelle « Mutations/Créations » du Centre Pompidou-Paris, du 15 mars au 19 juin 2017